June 29, 2022

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« Autant de voix intérieures, comme une parole collective qui bouillonne depuis plusieurs années, que je cherche à libérer. » Yves Mwamba Note d’intention Ma passion pour le mouvement est née en République Démocratique du Congo dans les rues de…

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« Autant de voix intérieures, comme une parole collective qui bouillonne depuis plusieurs années, que je cherche à libérer. » Yves Mwamba

Note d’intention

Ma passion pour le mouvement est née en République Démocratique du Congo dans les rues de Kisangani, ma ville natale, et s’est aiguisée au milieu des battles.

À 13 ans, j’ai découvert le film Rize de David LaChapelle, consacré au clowning et au krump en Californie. L’instinct animal qui jaillit du krump correspondait parfaitement à l’énergie vitale dont nous avions besoin. Cette exubérance qui pousse les limites de mon corps allait de pair avec le besoin de se sentir vivant, surtout au milieu de la guerre. En effet, de 1997 à 2003, les rebellions venues du Rwanda et de l’Ouganda pillaient la ville et faisaient régner la terreur. Tout était bloqué, il n’y avait même plus de communication avec Kinshasa la capitale. Mais voilà, la danse était là et nous étions debout, nous avions inventé un monde où nous étions les seuls maîtres pour nous évader de l’emprise des rebelles.

J’ai grandi dans un pays en ruine au milieu des guerres qui sévissent encore jusqu’à aujourd’hui, des guerres larvées pour nos richesses dont trop peu de congolais profitent.

J’ai grandi dans un pays où l’article 15 « Débrouillez-vous » de la Constitution est le plus appliqué par la population. Cet article imaginaire qui existe depuis l’époque Mobutu est à l’image du mode de vie des congolais. Chaque matin, chacun essaie de s’en sortir avec toute la créativité qu’il faut pour survivre devant le mépris de la classe dirigeante.

Je vis en France depuis 2015, mais je suis hanté par le Congo. Je m’intéresse à l’Histoire actuelle de mon pays et plus particulièrement aux mouvements citoyens qui réclament plusieurs années le droit à l’éducation, le droit d’avoir de l’électricité, de l’eau potable, des routes… La liste est longue. Pour moi, il est nécessaire de m’emparer de l’Histoire présente, car il est temps, en tant que Congolais, que j’écrive aussi l’Histoire à ma manière pour donner de la voix à ceux qu’on n’entend pas ou qu’on ne veut pas entendre, notamment ceux qui luttent, anonymes, pour l’instauration des droits fondamentaux au Congo.

Ces dernières années, quand j’étais de retour à Kisangani ou ailleurs au Congo, j’ai rencontré plusieurs des personnalités qui incarnent les mouvements citoyens. J’ai notamment rencontré Luc Nkulula, un militant de la LUCHA (Lutte pour le changement). J’ai tout de suite été saisi par son charisme, son action et surtout sa volonté de changement. Luc a été arrêté au moins 18 fois. On lui a proposé de l’argent et une place au gouvernement – le virus de la corruption sévit énormément ici. Luc a résisté et il en est mort, brulé vif dans un incendie criminel en juin 2018 à l’âge de 33 ans. Luc a été assassiné parce qu’il disait haut et fort ce que le peuple attend. Sa parole résonne pour beaucoup d’entre nous et vient nourrir mon projet.
J’ai aussi rencontré Rébecca Kabugho, l’alter ego féminin de Luc Nkukula. Leurs parcours sont similaires : activistes, non violents, courageux voire héroïques. En 2016, Rebecca avait initié avec d’autres amis une journée de marche pour la sécurité, notamment celle des femmes, à l’est et au centre du pays, elle été arrêtée par la police et mise en prison dans une cellule avec des hommes pendant six mois, sans procès d’aucune sorte. Après avoir purgé cinq mois, la présidence leur avait accordé une grâce présidentielle qu’elle refusa, mais elle fut tout de même expulsée de la prison. Dans ce pays, on enferme ceux qui veulent un peu de sécurité, d’électricité, ceux qui veulent un peu d’eau potable, ceux qui veulent un peu de nourriture, ceux qui veulent un peu de tranquillité.

Ma pièce chorégraphique Voix intérieures parle de toutes ces voix qui s’élèvent contre l’impunité. Je veux construire cette pièce comme un manifeste contre l’absurdité du monde (de mon monde). Dans ce manifeste, faire entendre les voix intérieures est le fil conducteur, comme pour faire un rappel de ce qui se passe ou encore de ce qui s’est passé hier à l’est et au centre du Congo.

Dans ce pays, on enferme ceux qui veulent vivre normalement, tandis qu’on libère les criminels en ouvrant les portes des prisons (il y a deux ans entre 4 000 et 5 000 prisonniers se sont ainsi échappés de la prison centrale à Kinshasa, et ce phénomène s’est reproduit dans plusieurs villes du pays). Dans ce pays, on tue, on viole gratuitement, on enrôle les enfants dans l’armée pour accéder aux matières premières. Ici, on élit un Président qui n’a pas remporté les élections. Ici, c’est le pays de tous les possibles : le meilleur comme le pire. Mais j’ai envie du meilleur, j’ai envie de changement, j’ai envie de rêves.

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